Le week-end dernier, une Ă©quipe des forces spĂ©ciales amĂ©ricaines a atterri Ă Kinshasa. Elle vient « appuyer la dĂ©termination expresse du prĂ©sident Tshisekedi Ă restaurer la paix et la sĂ©curitĂ© dans lâEst de la RDC et Ă lutter contre DAECH-RDC », pouvait-on lire dans le communiquĂ© de presse de lâambassade amĂ©ricaine. Pour la prĂ©sidence, il sâagit d' une concrĂ©tisation de la dĂ©termination sans faille du PrĂ©sident Tshisekedi pour restaurer la Paix et la SĂ©curitĂ© Ă l'Est du pays »[sic]..
Je mâappelle Fred Bauma, je suis le directeur de recherche du Groupe dâĂ©tude sur le Congo, un centre de recherche basĂ© Ă lâUniversitĂ© de New York. Dans ce 27e numĂ©ro de Po Na GEC, je me questionne sur lâobjet de cette visite, la communication autour dâelle et les discussions quâelle a engendrĂ©es.
Officiellement, la mission de cette unitĂ© est de « rĂ©aliser une Ă©valuation de la future Ă©quipe congolaise de lutte contre le terrorisme » et de faire des recommandations aux responsables congolais. Ces militaires devront Ă©galement Ă©valuer les capacitĂ©s des gardes des parcs nationaux de Garamba et de Virunga, dans le Nord-est et lâEst de la RDC. Dans ces rĂ©gions sĂ©vissent des groupes armĂ©s dont deux prĂ©ocupent particuliĂšrement les Etats-Unis dâAmĂ©rique : la LRA et surtout les ADF, dont le dernier rapport du groupe d'experts des Nations-Unies conteste quâil soit sous le commandement direct de l'Etat islamique. Il sâagit donc dâune mission d'Ă©valuation qui, selon plusieurs experts des questions sĂ©curitaires, a pour lâinstant peu de chances dâaboutir Ă des opĂ©rations amĂ©ricaines dans la rĂ©gion ni Ă un soutien militaire amĂ©ricain plus important.
En effet, la reprise de la coopĂ©ration militaire entre les Etats-Unis et la RDC annoncĂ©e solennellement en octobre 2020 peine encore Ă se matĂ©rialiser en un soutien logistique de taille comme le voudrait le gouvernement congolais. La prĂ©sence dâofficiers sanctionnĂ©s, la corruption au sein des FARDC ainsi que les abus des droits humains empĂȘchent officiellement tout soutien substantiel. Selon des sources diplomatiques, la coopĂ©ration militaire entre les USA et la RDC est pour lâinstant limitĂ©e Ă la formation en droits humains , en anglais ou Ă quelques bourses pour des programmes acadĂ©miques aux Etats-Unis.
Pourtant, dans leur communication, la prĂ©sidence de la RĂ©publique aussi bien que lâambassade amĂ©ricaine, semblent vouloir amplifier la substance de cette mission. Ainsi, le 15 aoĂ»t 2021, deux jours aprĂšs leur arrivĂ©e Ă Kinshasa, les forces spĂ©ciales amĂ©ricaines ont Ă©tĂ© reçues par le chef de lâĂtat congolais. Sur une photo publiĂ©e sur le compte Twitter de lâambassadeur amĂ©ricain, on voit cette dizaine de soldats en treillis, entourĂ© par lâambassadeur, le prĂ©sident et huit gĂ©nĂ©raux de lâarmĂ©e congolaise. Comment expliquer ce besoin dâamplification ? Dans un rĂ©cent billet de blog, mon collĂšgue Joshua Walker rappelait quâ « En RDC comme ailleurs, le pouvoir politique des dirigeants rĂ©side, en partie, dans la gestion des perceptions du public ». Au moment oĂč les critiques se lĂšvent pour dĂ©noncer les faibles rĂ©sultats de lâĂtat de siĂšge instaurĂ© depuis plus de trois mois Ă lâEst de la RDC, projeter lâimage dâun renfort amĂ©ricain Ă des opĂ©rations imminentes pourrait avoir un effet psychologique rĂ©el sur la population en attente dâun sauveur. On se rappellera par exemple du dĂ©ploiement des militaires amĂ©ricains au Gabon au lendemain des Ă©lections de dĂ©cembre 2018 en RDC, ou mĂȘme de la menace des sanctions, qui est souvent aussi efficace â si pas plus â que les sanctions elles-mĂȘmes.
Aussi, si la nature de lâĂquipe congolaise de lutte contre le terrorisme reste encore une grande inconnue, lâordre des Ă©vĂ©nements invite Ă des interrogations. LâunitĂ© dont il est question nâaurait-elle pas pu ĂȘtre créée avant la proclamation de lâĂ©tat de siĂšge dont le but est principalement de mettre fin Ă l'activisme du groupe que cette unitĂ© est censĂ©e combattre ?
Enfin, cette dĂ©marche semble s'inscrire dans la nouvelle narration nĂ©e de la dĂ©signation, par le gouvernement amĂ©ricain le 10 mars 2021, de l'ADF comme Ătat islamique en RDC. Cette description risque de ne favoriser que les rĂ©ponses militaires, de minimiser la complexitĂ© des groupes armĂ©s dans lâest de la RDC. Et surtout, il y a un risque de se distancier de la nĂ©cessitĂ© de rĂ©soudre les problĂšmes structurels internes Ă lâarmĂ©e et de tenir redevable l'Ătat congolais et ses services de sĂ©curitĂ©.
Dans tous les cas, la population attend une solution qui lui permettra de vivre enfin en paix.
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